ÉLISABETH VONARBURG
 
J’ai participé en mai à deux festivals francophone de SF&F d’affilée, un au Québec, notre 28e Boréal à Montréal, et un en France, le dixième anniversaire des Imaginales, à Épinal. Et je n’en parle que maintenant? Mais oui. Ceci n’est pas un blogue, et je crois à la lenteur qui permet la réflexion.

À part les allitérations et assonances, ils ont certains points communs, outre les contenus – plus équilibrés SF/fantasy au Québec, nettement plus axés sur la fantasy et le fantastique à Épinal. Bien sûr l’échelle des deux événements est très différente et les conditions de l’exercice aussi. Nous pavoisions cette année à Boréal, et avec raison : avec le maigre soutien de deux subventionnaires officiels, dans les quatre salles de notre petit hôtel Expresso, avec 110 inscrits et près de 160 participants, nous sommes apparemment sortis du creux de la vague (on a connu des Boréals d'une cinquantaine seulement de participants...). À Épinal, le festival, soutenu par la ville toute entière (les habitants hèlent les participants dans les rues, il y a des bannières et des affiches partout…), se déroule au bord de la Moselle dans plusieurs salles et chapiteaux, avec pour résultat qu’on n’a jamais vraiment conscience de la foule qui s’y presse : on attendait 20 000 personnes cette année et les organisateurs estiment avoir dépassé ce chiffre. Mais dans les deux cas, et toutes proportions gardées, j’ai été frappée par le nombre de jeunes adultes présents : une nouvelle génération de lecteurs arrive, qui s’intéresse à tous les genres, et qui est, en Francophonie européenne, pleine d’idées et d’initiatives potentiellement très fructueuses.

Par exemple, l’association CoCyclics. “Portail des bêta-lecteurs de l’imaginaire – science-fiction, fantastique, fantasy”. “Le projet de ce collectif, gratuit, sous licence Creative Commons, se base sur la réciprocité, l'échange et l'entraide entre amoureux de l'imaginaire (auteurs et lecteurs) pour améliorer des textes en pratiquant la bêta-lecture ”. De quoi s’agit-il ? D’aspirants-auteurs et de lecteurs de bonne volonté qui collaborent pour lire et commenter des manuscrits de genre, avec pour but la publication. Un ensemble de règles peu nombreuses, mais pleines de bon sens et strictement observées régissent ces interactions. Le collectif vient de publier la seconde édition d’un Guide des Éditeurs de l’imaginaire, un fascicule d’une centaine de pages qui recense tous les éditeurs français susceptibles de publier des textes de genre, avec coordonnées et détails essentiels (collections, ouverture aux jeunes auteurs, taille des textes, acceptation ou non des séries, soumission pratique – formats etc.).

En le parcourant, j’ai pris conscience du nombre époustouflant, voire accablant, d’éditeurs français ainsi possibles. Accablant pourquoi ? Parce qu’une très grande partie de ces éditeurs est distribuée au Québec et contribue à l’inondation double (auteurs français, auteurs en traduction) à laquelle nous devons faire face dans ce qui devrait être notre propre marché. Acceptent-ils des auteurs francophones non français ? Oui, s’ils sont belges ou suisses, parce que ces deux pays, de culture voisine, pratiquent à peu de chose près la même langue, avec laquelle ils ont les mêmes rapports de propriétaires sans grands états d’âme. Les Québécois ? La donne est bien différente encore aujourd’hui… On m’a dit, à Cocyclics, que des bêta-lecteurs ont eu des problèmes avec un candidat, à cause de l’écart linguistique. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se décourager : n’importe qui peut s’inscrire à Cocyclics. Et les éditeurs ne sont pas a priori fermés aux francophones d’outre-Atlantique… Simplement, leur bassin actuel et potentiel d’auteurs domestiques est si vaste que la notion de concurrence prend un tout autre aspect – la même situation qu’en milieu anglophone pour tous les auteurs en traduction.


Mais l’enthousiasme de ces jeunes gens de Cocyclics, leur acharnement au travail et les résultats qu’ils commencent à obtenir devraient être une inspiration pour nous – à notre petite échelle.

L’autre convergence qu’il m’a paru sentir, c’est un renouveau de l’intérêt pour la science-fiction. C’est ce qui dégage des discussions et tables rondes consacrées à ce sujet, en particulier celle à deux voix entre Carole Ecoffet, chercheuse au ISNN Mulhouse, et Jean-Claude Dunyach. L’un écrit, l’autre pas, mais ce sont tous deux des scientifiques de métier, et ils ont su placer la science-fiction là où elle doit l’être, à mon avis : dans “la transmission du vertige, de l’indicible, de l’invisible”, à partir de considérations en effet vertigineuses (on le sait depuis Blaise Pascal) sur l’infiniment petit (les nanotechnologies) et l’infiniment grand (le cosmos), ainsi que les problèmes de la modélisation (le bon vieux “la carte n’est pas le territoire” de Korzybski via le bon vieux Van Vogt) et les biais funestes qu’elle introduit dans l’imaginaire scientifique… et dans celui des lecteurs. Ou encore les problèmes de surface et d’interfaces, quand on considère la multi-échelle de la matière, du nano au macro, avec les phénomènes d’émergence quand on passe d’un échelon à l’autre… pour aboutir à un grand moment de science-fiction, de poésie, avec l’image de la “mer quantique”, “en dessous” du nano, une sorte d’incréé d’où le créé surgit et où il retombe de manière aléatoire, ou du moins encore incompréhensible pour nous.

Tout ceci pour dire que la littérature de science-fiction est absolument essentielle, et qu’elle continuera exister, même si elle semble parfois rejetée dans la confidentialité par les lecteurs et le marché (pas nécessairement la même chose). La littérature, qu’on le veuille ou non, est un art à part, parce qu’elle repose sur le langage, et que notre rapport aux mots – la pensée n’existerait pas sans eux, elle ne devient pensée que lorsqu’elle est articulée – est très différent de notre rapport aux images et aux sons.

On a d’ailleurs abordé le problème de cet éventuel renouveau et de l’acceptation de la SF (“sortir du ghetto, est-ce mal ?” titrait le programme). La brochette d’auteurs présents, tous de la même génération des 30 à 40 ans (Xavier Mauméjean, Henri Loewenbruck, Fabrice Colin…) a manifesté la même désinvolture plus ou moins militante à l’égard de la notion même de ghetto, en concluant qu’on est peut-être en train de revenir tranquillement à un “âge d'or” de la SF, celui où H. G. Wells pouvait en écrire et pratiquer d’autres genres à côté sans susciter les froncements de sourcils dédaigneux (ou l’indifférence) de la critique et des lecteurs. Et nous, au Québec ? Eh bien, Boréal recommence à attirer des jeunes lecteurs, la science-fiction y est toujours à l’honneur, et nous avons un nouveau fanzine, Asile, qui clame bien haut son horreur des étiquettes et son désir de publier tout ce qui défonce l’imaginaire… Il faudra voir à l’usage, mais je veux y déceler des signes encourageants.

Quant au renouvellement du genre, on s’est accordé à dire à Épinal qu’il y a une démarche collective dans ce sens, mais pas un “mouvement”, plutôt une “métamorphose cellulaire de la SF, un réflexe, pour survivre à sa énième mort annoncée” (J.-C. Dunyach) : des individualités qui s’attirent, qui collaborent, qui sont en émulation réciproque et non en concurrence (ça, ça durera ce que ça durera, n’ai-je pu m’empêcher de penser, un peu cynique avec l’âge). La SF d’aujourd’hui, en tout cas, n’est pas et ne saurait être celle d’hier, a-t-on insisté : elle doit “se dissoudre dans le réel pour le dynamiter de l’intérieur”. Nous ne disions pas autre chose à Boréal, je crois, quand nous remarquions une tendance de la SF contemporaine à revenir à des futurs proches, voire à des présents (dynamités…) où le lecteur peut être plus aisément séduit et diverti, i.e., au sens étymologique du terme, engagé dans une autre voie…

La dernière table ronde à laquelle je participais à Épinal portait justement sur le divertissement ; du moins avais-je posé la question “Jusqu’où est-il légitime de vouloir s’évader  ?”, à partir de la considération initiale (de Jenesaisplusqui) “Le devoir de tout prisonnier est de chercher à s’échapper”. Les auteures et auteurs présents ont été unanimes à déclarer que c’était la responsabilité des lecteurs, qui s’évadent comme ils le choisissent de ce qu’ils choisissent de considérer comme leur prison, que ce soit celle du sexe, de la race, de la classe, et tous leurs affiliés. Et que pour eux-mêmes en tant qu’écrivains, l’écriture était cette évasion : on ne se contente pas d’aller ailleurs par l’écriture, on devient autre… Si des lecteurs, et des écrivains, choisissent de rester dans leur zone de confort, et de conforter ainsi leurs attentes et leurs a priori, c’est également leur droit. Qu’il y ait une science-fiction et une fantasy qui répondent à ce désir-là, c’est l’évidence même.

Mais cela n’empêche heureusement pas les autres d’exister – toutes les autres !


Pour des photos de ces deux festivals -- et d'un troisième, anglophone, celui-là -- allez dans Textes...
 
Petit état des lieux : La SF&F en 2011